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Vie numérique

Dans la mesure du possible (3)

Et maintenant ?

Nous voici le 31 mai, à la veille d’une réouverture plus ou moins homogène et complète des écoles, collèges et lycées, dans la contrainte forte d’un protocole sanitaire qui laissera peu de place aux enseignements, mais permettra au moins aux enseignant⋅es et élèves qui le peuvent de se retrouver quelques heures ou demi-journées par semaine pour conclure une année interrompue à la fin de son second trimestre. Je dis bien interrompue, car même si toutes et tous (profs, personnels d’encadrement, personnels administratifs dans les établissements comme dans les services académiques, formateurs⋅rices, etc.) avons souhaité contribuer du mieux possible, avec nos moyens et fonctions respectives, et souvent au prix d’une très forte activité, à cette fameuse « continuité pédagogique », force est de constater que la période récente a surtout mis en lumière les ruptures (sociales, scolaires, territoriales) bien plus que les continuités. Et maintenant ? Que va-t-il se passer ? Comment envisager la prochaine rentrée, les prochaines années scolaires ? Quelles perspectives avons-nous ?

Dans le domaine qui est le mien aujourd’hui – le numérique éducatif – un des événements attendus, qui devrait nous permettre d’avoir un regard à la fois rétrospectif sur la période qui vient de se dérouler et prospectif sur les conséquences à en tirer, est l’organisation d' »états généraux du numérique éducatif » à Poitiers en novembre prochain. Ces états généraux seront l’occasion, espérons-le, que l’ensemble des acteurs du service public du numérique éducatif, tel que défini par l’article L131-2 du code de l’Éducation, modifié par la loi 2013-595 du 8 juillet 2013 (ministère, académies, DSI, DANÉ, opérateurs, collectivités…) soient à l’écoute des usagers (personnels dans les écoles et établissements, élèves, familles, associations de parents…) pour apporter des solutions aux problèmes constatés et leur fournir un soutien dans leurs activités d’enseignement, d’apprentissage, d’accompagnement et de communication. Notre attitude se doit d’être modeste et attentive aux difficultés et besoins exprimés, et il faudra se garder d’en faire un moment d’auto-glorification et d’affirmation d’une volonté de « transformer l’école », selon le slogan incantatoire du moment : les enseignant⋅es sont les expert⋅es de leur domaine, et sauront dire de quoi ils et elles ont besoin pour que leur mission soit facilitée, tout comme les élèves et leurs familles (au travers de leurs représentants) sauront exposer leurs propres besoins pour la part d’apprentissage qui se déroule à la maison (dans des conditions plus normales, s’entend, la période récente constituant une exception brutale).

En attendant, certains acteurs profitent déjà de cette crise (à peine) passée pour pousser leur agenda et venir proposer leurs solutions, s’affichant comme « experts » du numérique éducatif et assénant leur vision dans les pages des hebdomadaires qui veulent bien les accueillir, friands de ces débats sur l’école et les meilleures manières de la « transformer ». C’est le cas notamment de cet entretien avec Marie-Christine Levet, publié sur le site internet du Point le 30 mai au matin, très subtilement titré « École à distance : « On nous a servi une télé scolaire des années 1960 ! » » et signalé sur Twitter par l’excellent Rachid Zerrouki aujourd’hui même, ce qui m’amène à écrire ce troisième billet en guise de réaction.

Reprenons un à un quelques points de cet entretien et des remarques qui l’accompagnent, afin de bien comprendre ce qui est à l’œuvre ici. Toutes les citations données ci-dessous sont tirées de l’article tel qu’il est affiché en ligne le 31 mai à 15h, heure à laquelle j’écris.

En guise de chapô de l’article, ces deux phrases :

Experte en numérique éducatif, Marie-Christine Levet dresse un bilan sans concession de la continuité pédagogique. Et propose de nouvelles pistes.

Je ne veux évidemment rien enlever aux mérites professionnels de madame Levet, dont j’entends ici parler pour la première fois (moi qui me pensais également expert du même domaine, mais on n’est pas obligés de connaître tout le monde non plus) mais l’étiquette « experte du numérique éducatif » me laisse dubitatif. Voici comment la journaliste nous la présente, en introduction :

Elle porte un regard acéré sur la continuité pédagogique qui a été mise en place pour des millions d’élèves français – et qui continue pour la majorité d’entre eux. Impréparation, défaut de formation, outils d’un autre âge… Marie-Christine Levet ne mâche pas ses mots. Cette experte, l’une des rares femmes à naviguer dans le numérique depuis une vingtaine d’années, après avoir fondé Lycos et dirigé Club Internet, a créé le premier fonds d’investissement d’ed-tech (comprendre le numérique éducatif), EduCapital, en 2017. Parce que cette mère de deux enfants croit en l’innovation en matière d’éducation et qu’elle souhaite que la France rattrape son retard.

Gérer un fonds d’investissement pour les sociétés engagées dans les technologies de l’éducation (« edtech ») et avoir une expérience de parent d’élève ne me semble pas suffisant pour établir cette qualité d’experte, en tous cas pas dans l’acception qui est la mienne, très liée aux pratiques, et je ne trouve rien dans le portrait qui en est fait sur le site de ce fonds d’investissement EduCapital (dont la citation donnée ci-dessus n’est qu’une traduction partielle) qui lui donne une autorité supérieure à bien d’autres personnes que je connais pour parler du sujet dans les pages de cet hebdomadaire.

Ce que l’on a aperçu de l’école à distance – et qui se résume, selon elle, à de « l’envoi de mails, de PDF et de la classe virtuelle » – ne serait que le B.a.-ba d’une révolution numérique. « On peut faire beaucoup mieux à condition de s’en donner les moyens », assure-t-elle.

On entre ici dans le vif du sujet : la « révolution numérique », appelée des vœux de ces entreprises ou organisations privées pour appuyer une transformation de l’école qui ne souffre aucune discussion ou remise en cause ; et les « moyens » qu’il faut se donner – ou plutôt, nous le verrons, donner à ces acteurs privés – pour la mettre en œuvre. Ce paradigme de la révolution / transformation de l’école par le numérique, tel qu’il est porté par ces acteurs, ne répond pas aux enjeux professionnels, pédagogiques ou sociaux brutalement remis en lumière ces dernières semaines, mais à la seule volonté de ces acteurs de s’ouvrir et trouver une place sur le marché de l’éducation, comme nous allons le voir par la suite.

Marie-Christine Levet, elle, plaide pour un partenariat public-privé, avec des start-up innovantes. « Si l’État avait su faire du numérique éducatif, il l’aurait fait depuis longtemps, estime-t-elle. L’innovation se développe le plus souvent dans des petites structures agiles avec moins de carcans […] »

Voilà pour l’introduction, le décor est planté, allons-y pour l’entretien.

Cette crise a précipité le monde entier dans l’ed-tech […] ! On s’est rendu compte que le système éducatif n’était pas prêt : à l’exception de quelques pays, on est tous tombés dans l’eau froide ! Ç’a été un choc, mais en même temps, cela a fait tomber des barrières psychologiques, aussi bien chez les parents que chez les enseignants.

Je ne vois pas à quel moment le monde entier a été précipité dans l’ed-tech, cela me semble bien présomptueux de l’affirmer aujourd’hui sans l’étayer avec quelques statistiques d’usages, et à ma connaissance ce n’est pas du tout le cas : les usages se sont surtout portés sur les ENT (espaces numériques de travail, comme Toutatice en Bretagne) qui ont connu une fréquentation multipliée par cinq ou six selon les endroits. En effet, comme je l’ai détaillé dans le premier billet de cette série, nous n’étions pas prêts dès le 16 mars à accueillir tous ces nouveaux utilisateurs, mais nous avons su collectivement, patiemment mais résolument, construire les solutions et accompagner les usagers pour permettre à tout le monde d’accéder aux ressources et services nécessaires pour continuer à maintenir le contact entre les familles et leurs écoles ou établissements, et la situation s’est largement normalisée dès la fin du mois de mars, dix jours à peine après le début du confinement. Ça a été long, l’impatience et la frustration de nombreux usagers a été compréhensible, mais il faut rappeler ici que le service public du numérique éducatif a répondu présent, loin de l’abandon qui semble vouloir être dénoncé ici. Et si cela a été « un choc », celui-ci a été largement amorti au fur et à mesure des semaines grâce à l’accompagnement des équipes pédagogiques par les chefs d’établissement, inspecteurs, formateurs numériques, et grâce aux coopérations qui se sont rapidement mises en place entre tous les acteurs. Enfin, si former rapidement et dans l’urgence des milliers d’enseignants et accompagner en rebond les élèves et leurs familles, dans un contexte anxiogène de crise sanitaire, afin de permettre de garder tant bien que mal un contact humain ou éducatif entre professeur⋅es et leurs élèves, c’est « faire tomber les barrières psychologiques », alors d’accord. Mais elles ne sont pas que psychologiques, ces barrières ! Elles sont liées à notre capacité collective à former les enseignant⋅es, à accompagner les familles dans leurs démarches en ligne, à réfléchir ensemble à la meilleure manière de réduire les inégalités en amont et en dehors de l’école ! Il ne s’agit certainement pas de lever des réticences d’ordre psychologique grâce à des solutions technologiques, comme tout observateur un tant soit peu attentif l’aura remarqué : les racines sont bien plus profondes, souvent extérieures à l’Éducation nationale, qui n’en peut mais.

L’école va devoir s’adapter, mais le rôle du prof reste clé, on l’a vu pendant la période de confinement. Le bon côté des choses, c’est que l’on va pouvoir avoir des enseignants qui utilisent à bon escient, quand ils le veulent et selon leurs besoins, des outils numériques interactifs qui peuvent favoriser l’implication et la motivation des jeunes.

À quoi donc l’école va-t-elle « devoir s’adapter » ? Et pourquoi cette injonction à l’adaptation et au changement ? Mais on rassure immédiatement le ou la « prof » (un peu de familiarité pour montrer sa proximité), son rôle lui est intact, tout est dans l’apport d’outils numériques qui vont « favoriser l’implication et la motivation des jeunes », objectif intrinsèque dont il n’est pas encore fait la preuve (scientifiquement s’entend, pas au doigt mouillé) que cet engagement des élèves est même susceptible d’améliorer les apprentissages. On a là un exemple de pensée magique, bien intériorisée, qui affirme des bienfaits tout en ignorant la littérature scientifique qui reste bien prudente sur les apports du numérique. On les connaît bien, ces apports et ces facilités offertes par le numérique, qui agrandissent le champ des possibles pour que les enseignant⋅es réalisent leurs activités avec leurs élèves quand c’est utile et difficilement réalisable avec d’autres modalités (notamment pour favoriser la coopération, la créativité, la différenciation, l’inclusion…) mais le numérique en lui-même ne porte rien, ce sont les interactions et les circulations entre l’enseignant⋅e, le savoir enseigné et les élèves qui font les apprentissages. L’implication et la motivation ne suffisent pas

Il ne faut pas se voiler la face, ç’a été une catastrophe ! On nous a servi une télévision scolaire des années 1960 (avec La Maison Lumni sur France Télévisions, NDLR) ! Quant au Cned, c’est un outil qui date de Vichy… Même s’il a été modernisé, il utilise des fonctionnalités de base, les rudiments de l’ed-tech. Et le système, on l’a vu au début, n’était pas prêt à soutenir un tel afflux de connexions.

Le mépris dont il est fait étalage dans cette phrase parle pour lui-même. Et j’ai une pensée pour les collègues qui ont dû batailler et travailler pour s’approprier l’outil de classe virtuelle du CNED qui, s’il n’est pas exempt de reproches (notamment dans la sécurisation des accès, qui nécessite de faire appel à des astuces et des outils tiers pour être assurée) n’est ni rudimentaire (fonctionnalités de groupes, de présentation, d’interaction…) ni insuffisamment dimensionné (à part le premier jour, je n’ai pas eu connaissance de périodes d’indisponibilités particulièrement remarquables). Et j’aimerais comprendre cette référence à Vichy : que vient-elle faire ici ?

Ce qui a été proposé, dans la majorité des cas, c’est du mail, de l’envoi de PDF et de la classe virtuelle. On n’a pas utilisé ce qui fait l’intérêt du numérique à l’école, soit des outils d’apprentissage plus personnalisées, plus engageants, plus ludiques et immersifs. Je ne critique pas les profs, ils se sont débrouillés comme ils ont pu, d’autant qu’ils n’étaient pas formés.

Le mail, l’envoi de pdf, la classe virtuelle, et quelquefois bien plus prosaïquement le téléphone, avec les moyens du bord (souvent les équipements et connexions personnelles des collègues, au prix d’un envahissement de leur espace privé par leur activité professionnelle), ont rendu bien des services pendant cette période. Je répète ici que l' »école à distance » dans une vision idéale, permettant une « continuité pédagogique » idéalisée, n’est ni atteignable (trop de difficultés techniques, sociales, culturelles, et le manque de formation des enseignants, bien réel en effet) ni souhaitable (pour le modèle d’école qu’elle propose, la qualité des apprentissages, les interactions didactiques), sauf à considérer en effet que les outils numériques sont là pour être « plus engageants, plus ludiques et immersifs », c’est-à-dire parfaitement superficiels et donc dispensables. En revanche, une constante dans le discours de ces acteurs privés est de prospérer sur la frustration des enseignant⋅es et les lacunes de notre système éducatif en laissant imaginer que les solutions viendront d’eux ; j’appelle ici à la vigilance : décrire une situation qui a été vécue comme difficile par la grande majorité des collègues et en identifier quelques raisons structurelles (la formation continue en est un bon exemple) ne fait pas de madame Levet leur porte-parole !

les grands gagnants de ce système D, ce sont les Gafam ! Il faut le reconnaître, ils font des outils redoutablement efficaces et faciles à manier, mais avec un degré de protection des données très aléatoire. Le business model des Gafam, c’est la vente de données et la publicité ciblée, ce n’est pas de faire un produit pédagogique. Même le Cned utilise un outil américain (Blackboard).

Donc là, on attaque par un sujet porteur : l’utilisation des services grand public des GAFAM dans les activités d’enseignement et d’apprentissage (et les questions liées à l’utilisation des données personnelles des enseignant⋅es et élèves). Celles et ceux qui me connaissent savent à quel point ce sujet me tient à cœur, je ne vais donc pas en dire davantage sur le fond. Néanmoins il m’apparaît faux de dire que les GAFAM sont les grands vainqueurs : au fur et à mesure des jours et des semaines, les usages problématiques de ces plateformes me semblent avoir diminué, et au contraire les questions liées à la protection des données scolaires me semble avoir fait un grand bond en avant pendant cette période, au cours de laquelle tout le monde s’est plus ou moins posé la question, en essayant de faire au mieux au vu de la situation. Rappelons également que confier ses données scolaires à la première start-up de l’éducation venue, fût-elle française, ne garantit en rien qu’elles seront mieux traitées que par Google ou Amazon. Pour cela, les responsables de traitement (accompagnés par le ou la délégué⋅e à la protection des données de l’académie) doivent recevoir les garanties que les droits des personnes qu’ils représentent (personnels, élève, familles) sont respectés, que les données recueillies et utilisées le sont de manière proportionnée, leurs finalités explicitées, la sécurité de leur hébergement assurée, et une fois ces garanties obtenues, être en mesure de signer un contrat de sous-traitance avec l’éditeur qui engage ce dernier à les respecter. Pas de blanc-seing sous prétexte que l’on est une société française de l’ed-tech ! Nous travaillons régulièrement avec certains éditeurs, qui se plient au cadre dit « de confiance » fixé par l’Éducation nationale pour être utilisables en contexte scolaire : cela leur demande parfois beaucoup d’efforts pour entrer en conformité (par exemple, au travers des ENT ou pour venir s’accrocher au GAR, le gestionnaire d’accès aux ressources numériques qui permet de mettre à disposition des établissements des services et des ressources numériques au travers de ces ENT) mais permet des usages maîtrisés et respectueux des droits des personnes. L’exemple de la classe virtuelle du CNED est intéressant à brandir pour madame Levet : en effet, il faudrait que le ministère et le CNEd lèvent les derniers doutes sur le cadre contractuel qui permet l’usage de Blackboard en contexte scolaire dans le strict respect des droits de chacun – par exemple en publiant la fiche du registre de traitement correspondant et les contrats de sous-traitance, en toute transparence – mais s’appuyer sur quelques faiblesses dans le dispositif mis en place en urgence pour en appeler à une ouverture irraisonnée des données scolaires à des acteurs privés relève évidemment de la sophistique, et n’entre en rien dans le cadre d’une discussion sérieuse sur cet aspect important du numérique éducatif. Conclusion pro domo de madame Levet : donnez-nous l’argent, nous saurons quoi en faire… :

Il faut rattraper notre retard et développer une filière ed-tech française, mais cela demande de l’investissement. Le numérique est le parent pauvre du budget de l’Éducation nationale : 90 millions d’euros en France contre 900 millions au Royaume-Uni. Et seulement 10 millions par an pour les ressources innovantes, soit un euro par élève par an, c’est rien !

La suite de l’entretien consiste à donner quelques exemples d’outils numériques (si possibles soutenus par le fonds EduCapital, tant qu’à faire) utiles pour l' »adaptative learning« , l’apprentissage immersif à base de réalité augmentée ou virtuelle« , l' »intelligence artificielle« , autant de mots-clés qui permettent de laisser entendre que ces technologies forment tout l’avenir de l’enseignement – et parleront directement aux interlocuteurs en quête de modernité ou d’innovation, sans aucun discours critique, scientifique ou didactique sous-jacent.

Si l’État avait su faire du numérique éducatif, il l’aurait fait depuis longtemps. Même la Chine ne fait pas ça ! Dans ce pays qui a la ed-tech la plus développée au monde (il investit plus de 7 milliards de dollars chaque année dans ce domaine), l’État y fait des partenariats avec des entreprises ed-tech privées. Ce sont ceux qui se sont le mieux adaptés à la continuité pédagogique : tous les écoliers chinois avaient des « live class » toute la journée.

La Chine comme modèle et repoussoir à la fois ! Le fait que les élèves chinois aient pu suivre des « live class » toute la journée, que ce soit vrai ou pas – dans ce type d’entretiens, on se soucie généralement peu d’étayer des informations par des sources sérieuses et identifiées, et on se contente plutôt d’affirmations floues et difficilement vérifiables – ne constitue de toutes manières pas un élément à même de nous assurer que ces élèves ont pu continuer à apprendre dans des conditions équivalentes à celles qu’ils avaient en classe. Continuons :

Ce ne sont pas des grands plans d’État qui fonctionneront, il faut rentrer dans une coopération public-privé avec des start-up innovantes. Et si l’on impose le numérique aux profs, ça ne marchera pas. Il faut leur laisser un maximum de liberté pédagogique. En Angleterre, les profs consultent une plateforme où figurent différents produits numériques et sélectionnent ceux qu’ils souhaitent utiliser. On devrait faire, pour le numérique, comme avec les manuels scolaires : laisser le choix aux profs de l’outil dont ils ont besoin.

Nous voilà à nouveau dans le vif du sujet : la « coopération public-privé » et le financement des « start-up innovantes », qui est évidemment l’objectif central de l’organisation que représente madame Levet. L’appel à la liberté pédagogique des enseignants est une nouvelle fois un leurre, et un argument d’approche régulièrement utilisé par ces acteurs. D’abord rappelons que cette liberté pédagogique est définie et encadrée, et qu’elle ne suppose pas que tout le monde puisse faire son marché comme bon lui semble parmi les éditeurs et fournisseurs de services numériques, en utilisant ce que l’on souhaite sans aucune contrainte. Elle ne concerne que la manière dont l’enseignant⋅e peut composer avec les instructions officielles (les programmes, notamment) et leurs modalités de mise en œuvre pour remplir les objectifs qui lui sont assignés dans le cadre de sa mission.

Il se trouve par ailleurs qu’une des grandes tendances du numérique éducatif d’aujourd’hui – et que l’on tâche de rendre tangible dans les ENT et notamment l’environnement Toutatice, pour parler de ce que je connais – est de faire en sorte que la communauté éducative d’un établissement ait à sa disposition une très large palette de ressources et de services numériques pour l’enseignement et l’apprentissage, sur des plateformes qui leur permettent de composer leur environnement numérique d’établissement selon leurs moyens et leurs besoins. Une académie comme celle de Rennes peut proposer une offre de services aux établissements, gratuite, basée sur des logiciels libres, respectueuse des droits des personnes, sûre, maintenue, accompagnée : nous avons ainsi des plateformes Moodle et des espaces école pour les échanges entre équipes pédagogiques et élèves, PMB pour les CDI, RocketChat pour la messagerie instantanée de communautés de travail, Triskell pour les espaces collaboratifs, ToutaPod pour le dépôt et le partage de vidéos, ToutaPad et OnlyOffice pour les activités d’écriture collaborative, MyToutatice pour le cloud personnel, etc. En complément de cette offre de services, les établissements accèdent au travers du GAR (gestionnaire d’accès aux ressources, un dispositif développé par le ministère, dont une présentation complète est disponible ici : https://gar.education.fr) à toute une importante collection de services et de ressources numériques gratuites ou payantes, dans un cadre également strictement respectueux de leurs droits. Plus de 9000 ressources et services sont aujourd’hui disponibles derrière le GAR pour permettre aux établissements (bientôt aux écoles), avec l’appui possible des collectivités, de compléter cette offre de services académique au plus près de leurs besoins. Et nous continuons à accrocher de nouveaux services derrière ce dispositif afin de donner toute liberté aux enseignant⋅es de choisir les outils et ressources qu’ils considéreront comme le plus utiles à leur mission. Les « start-up innovantes » savent donc parfaitement bien quelles démarches elles doivent engager avec l’État pour être utilisables en milieu scolaire dans un cadre maîtrisé et garanti par l’institution, mais ouvert et modulable pour les établissements.

En quatre ans, les collectivités ont investi 2 milliards d’euros dans l’ed-tech et l’État a multiplié les plans d’équipements. Certains de ces équipements individuels sont même restés au placard, des élèves étant suréquipés en ordinateurs et tablettes ! Alors que d’autres élèves étaient sous-équipés dans d’autres territoires… Mais on n’a pas pensé l’innovation pédagogique en l’incluant dans les programmes.

Là encore, s’insinuer dans les lacunes et les failles de notre système éducatif ne doit pas constituer un argument pour y laisser n’importe qui. En effet, les plans d’équipement, la mise à disposition de ressources de qualité (BRNE, éduthèque) et la formation des enseignants, qui constituaient les trois piliers du plan numérique de 2013, ont connu des fortunes diverses. Cela devrait nous inciter – nous, en tant que service public du numérique éducatif – à ne pas commettre les mêmes erreurs, à réfléchir à des usages collectifs des équipements, à renforcer la formation continue des enseignant⋅es, mais certainement pas à confier les clés à des prédateurs qui souhaitent faire de l’éducation un marché ouvert.

En conclusion

Cet entretien est assez révélateur des enjeux et des tensions qui traversent l’Éducation aujourd’hui, et des questions relatives à la place des acteurs privés dans l’écosystème éducatif, notamment dans le numérique. Je ne sais pas si le discours de madame Levet – porté avec bienveillance par un média d’envergure nationale que l’on sait porteur d’une idéologie néo-libérale – doit nous inquiéter réellement, mais il doit nécessairement nous inviter à la vigilance. Le service public du numérique éducatif doit devenir une réalité forte, portée par des ambitions et des moyens à la hauteur des enjeux, mais pas davantage : les services et ressources numériques doivent être au service des membres de la communauté éducative dans leurs activités quotidiennes, et pas au service d’un entrisme du secteur marchand ou d’une idéologie de la transformation et de l’innovation qui ignore les réalités professionnelles, pédagogiques ou sociales. Nous devons être également vigilants vis-à-vis de la manière dont les critiques légitimement émises peuvent être reprises par des acteurs privés peu scrupuleux pour alimenter un discours hostile à ce service public du numérique éducatif, ne visant qu’à marchandiser l’école, et veiller à ne pas devenir les alliés objectifs de ces acteurs. Le discours de madame Levet n’emprunte visiblement qu’à des éléments relevés ici et là, au hasard des réseaux sociaux ou des conversations privées, pour nourrir son propos sans recul et sans nuance au service d’une entrée en force du secteur marchand dans l’Éducation à la faveur d’une période de crise profonde. Je préfère penser que nous allons pouvoir collectivement remettre les choses en perspective, et demander avec conviction à ce que le service public du numérique éducatif soit plus juste dans ses ambitions, renforcé dans ses moyens propres, utile et performant auprès de ses usagers et respectueux de leurs droits, émancipateur, attentif à ne pas creuser les inégalités, proportionné dans son impact économique et écologique. L’éducation n’est pas un marché !

[Edit 1er juin] Pour aller plus loin, notamment sur le fonds d’investissement Educapital, lire cet article très documenté de Christophe Cailleaux et Amélie Hart-Hutasse intitulé « Educapital : la pandémie au secours des marchands d’éducation »

https://blogs.mediapart.fr/christophe-cailleaux/blog/310520/educapital-la-pandemie-au-secours-des-marchands-deducation

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